
Le directeur général de la Cameroon Airlines Corporation envisage faire de la nouvelle compagnie un modèle en Afrique et dans le monde.
Votre rêve a toujours été, dit-on, de créer votre propre compagnie de transport aérien. Mais vous aurez plutôt à diriger une compagnie camerounaise…
J’ai tenté de suivre un parcours organisé dans ma vie : d’abord servir mon pays en tant que militaire, pilote dans l’armée de l’air française (c’est là que les Africains m’ont « captivé »), ensuite servir l’industrie aéronautique de mon pays, pilote d’essais et responsable de projets et enfin participer au développement et à l’essor de l’Afrique centrale en vous faisant connaître ce qu’il m’a fallu tant d’années à assimiler. Ma fierté et ma mission seront de faire de cette compagnie aérienne un modèle. Je devrai utiliser toute mon expérience professionnelle et ma connaissance des hommes camerounais, de leurs coutumes. Cela ne suffira pas. Les personnes qui m’entourent sont d’une grande qualité. Sans eux, rien ne serait possible.
Comment avez-vous accueilli votre nomination ?
Avec la plus grande satisfaction. Mais pour être honnête je connaissais déjà le résultat.
Comment votre candidature à ce poste est parvenue au gouvernement Camerounais ?
Je connais beaucoup de Camerounais. Ce sont eux qui ont retenu ma candidature à ce poste que je n’aurais pas osé briguer de mon propre chef.
Comment comptez-vous travailler pour que la Camair-Co puisse être la fierté du Cameroun ?
Cela sera difficile. Mais en raison de l’indépendance de mon origine, en raison du soutien de beaucoup de personnalités camerounaises, je compte faire accepter la rigueur qui sera nécessaire pour que Camair Co soit une lumière africaine dont chacun sera fier dans la région et sur les territoires étrangers pour les nombreux expatriés.
Quelles seront vos priorités à la tête de la Camair-Co ?
Rencontrer les responsables de la relance de la compagnie aérienne. Il faut saluer leur courage et l’esprit d’entreprise dont sont capables les dirigeants des grandes nations. Le Cameroun est amené, j’en suis certain, à devenir le pays exemplaire émergent de l’Afrique centrale
Savez-vous pourquoi la Camair, l’ancienne compagnie de transport aérienne du Cameroun, a été dissoute ?
Je m’abstiendrai de tout commentaire sur ce sujet.
Que savez-vous du Cameroun ?
Mon enfance a été modeste. Dès l’âge de sept ans, l’Afrique avait frappé à ma porte. A l’occasion d’une exposition « coloniale », les photos des « Noratlas » de notre armée de l’Air mêlés à des africains qui me regardaient droit dans les yeux, m’ont interpellé. Plus tard, l’un des fameux footballeurs de Sedan, Noah, partageait mon lycée. Derrière son ombre noire se cachaient beaucoup de mystères que j’aurais aimé percer. J’ignorais que son fils, né à Sedan lorsque j’étais en classe terminale, serait un jour une célébrité franco-camerounaise du tennis.
Parlez-nous de vos premiers pas en Afrique ?
Dès ma sortie d’école de spécialisation, ma destinée militaire, préparée de longue date, m’a conduit pour mes premiers six mois sur le sol africain, à Fort Lamy. J’ai été touché par l’amitié des Tchadiens, désormais mes petits frères. J’ai retrouvé des camarades de classe Gabonais, Camerounais. Je me suis senti vivre avec plénitude sur ces terres plus anciennes que l’Europe. Lorsqu’il fallut repartir pour la France, ce n’était pas un abandon, mais un « au revoir ». Au moins deux fois par an, je faisais des séjours au cours desquels je pouvais survoler et contempler le Cameroun, de N’Djamena jusqu’à Douala. Parfois, nous allions jusqu’à Libreville où nous avons eu à embarquer les « Mercedes » du président vers Franceville. Beaucoup de pilotes régionaux étaient devenus mes amis. Un jour, la tristesse m’a frappé de plein fouet : l’un de mes meilleurs compagnons parmi tous, un neveu du président Bongo, s’est crashé à Ngaoundéré avec le « Gruman » présidentiel.
Quand et pour quelles raisons avez-vous visitez le Cameroun pour la première fois ?
En 1970. J’étais alors jeune lieutenant dans l’Armée de l’Air française. Nos Noratlas étaient basés à « Fort Lamy » et nous faisions des liaisons vers Ngaoundéré, Douala, Libreville. J’y suis revenu si souvent ensuite!
A quand remonte votre dernière visite au Cameroun ?
Au mois de Mars 2008, je suis venu prendre une nouvelle fois des contacts avec des hommes d’affaires à Maroua. Trop occupé ici à Toulouse, je n’ai pas pu revenir dans le courant de l’année.
Vous avez été enseignant à l’Ecole de l’air…
J’ai renforcé mes connaissances techniques comme élève pendant deux ans dans la fameuse Ensae de Toulouse dite « Sup’Aéro ». Puis, pendant quatre ans, j’ai enseigné à mon tour aux élèves de troisième année de l’Ecole de l’Air. Plusieurs camerounais ont été mes élèves. Ensuite, j’ai repris un an d’étude pour devenir enfin pilote d’essais.
Deux ans plus tard, l’industrie aérienne française m’appelait à son service pour vingt cinq ans. J’y ai appris une multitude de techniques autres que celle du pilotage des vols d’essais dans des conditions bien particulières et parfois stressantes. La gestion des hommes en entreprise, la gestion des compagnies aériennes, est une autre science. J’ai volontiers accepté les missions ingrates que d’autres avaient repoussées. J’ai découvert à Taipei, puis à Sion en Suisse, comment participer au démarrage « ab initio » d’une nouvelle compagnie aérienne. La trilogie entre les équipages, les mécaniciens et les opérations ne trouve son sens que lorsqu’elle s’appuie sur un support administratif et financier de bonne qualité et que si les hommes aiment les autres hommes.
Quelle était votre mission à Taipei ?
A Taipei, en 1989, désigné pour assister une nouvelle compagnie aérienne, il avait fallu imposer la coopération entre équipages et équipes techniques ; il avait fallu enseigner aux équipages le respect absolu qu’ils devaient aux passagers. Quatre ans après le démarrage de cette compagnie, après leur avoir livré les dix premiers avions, je fus rappelé à Taipei à la suite du crash d’un de leurs appareils. Je faisais partie de la commission d’enquête. Nous avons rapidement élucidé les causes de l’accident dû à une compétition entre un Airbus 320 et un Atr de cette compagnie : sur les courtes distances, ces avions sont aussi rapides l’un que l’autre. Le DG de la compagnie m’a alors demandé de « tester » tous les pilotes de sa compagnie (81). Une semaine de travail en vol m’a amené à la conclusion que trois des commandants de bord n’avaient pas les compétences requises, ce que savait déjà le chef pilote, qui n’avait pris aucune mesure.
Et à Sion…
A Sion, chez « Air Valais », une nouvelle compagnie aérienne, la rigueur et la précision des Suisses ont facilité notre travail technique. Nos consignes étaient strictement suivies. La compagnie fonctionnait à merveille, nous faisions un travail exemplaire. Hélas, l’un des actionnaires, propriétaire d’une compagnie de bus, voyait dans notre avion une concurrence à éliminer. Il fit couler la compagnie en ne respectant pas ses engagements.
Vous assuriez aussi le contrôle technique des avions…
Mon travail de pilote d’essais consistait également à reprendre les avions de seconde main en effectuant sur place des vols techniques pour contrôler leur état. Au cours de ces vols nous vérifions tout le domaine de vol (même au-delà) et tous les fonctionnements techniques normaux, de secours et d’urgence. Ainsi en particulier, je suis venu reprendre des avions chez « Canadian Partner », à Montréal, pour les rapatrier en France après contrôle. J’ai convoyé ensuite l’un d’entre eux vers l’Afrique du Sud, à Landseria, près de Johannesburg. Les escales de Niamey puis de Libreville nous ont reliés au sud de ce grand continent. Sur place, à nouveau, j’ai formé les premiers équipages de la nouvelle compagnie, animée par des hommes expérimentés. A Port-Gentil, je suis venu reprendre les avions de la compagnie « Air Inter Gabon » cloués au sol depuis plus d’un an. Avec les équipes techniques locales, nous avons remis ces avions en ordre de vol avant de les reconduire en France pour une révision complète. Chez Airbus, c’est aux Etats-Unis et en Amérique centrale que je suis venu contrôler et reprendre des A 320 et des A 310 pour les poser sur nos centres d’entretien. Même travail à nouveau depuis Taipei où j’ai contrôlé puis repris des avions à livrer à Tananarive (Madagascar) chez TAM (aujourd’hui disparu).
Certaines de ces missions ont été effectuées à titre gracieux…
Par sympathie, gratuitement, j’ai effectué des convoyages vers Lagos où j’ai requalifié les équipages du Nigeria, et vers Tananarive pour Air Madagascar, avec qui j’entretiens des relations privilégiées : ils exploitent et effectuent la maintenance lourde de leurs propres B 767, B 737, et ATR 500, une « troïka » homogène.
En quoi consistait votre travail en tant que pilote d’essais ?
Mon travail de pilote d’essais consiste aussi à participer à la mise au point des nouveaux modèles ou des nouveaux systèmes sur les avions en production. A 320, 330, 340, 380, j’ai participé à tous ces programmes. A N’Djamena, en particulier, j’ai dirigé une campagne « temps chaud » avec un A 318, il y a trois ans. Dans cette ville, j’effectue deux séjours tous les ans. J’y ai aussi une famille. J’ai été responsable de la définition du poste de pilotage de la navette spatiale européenne Hermes avant que ce projet ne soit abandonné. Ensuite, je fus responsable du poste de pilotage de l’avion de transport régional Airjet, lui aussi abandonné faute de financement (tout l’argent a été engouffré dans l’A 380). J’ai repris à mon compte ces études et j’ai pu convaincre ma direction de moderniser les ATR pour les projeter loin devant dans l’avenir. Cette fois, grâce à mon acharnement, j’ai abouti. Le prototype volera cet été, la production en série suivra.
Instructeur puis examinateur pour les pilotes de ligne et les pilotes d’essais expérimentaux, j’ai appris à connaître le fonctionnement de la pensée humaine à bord de ces machines. Mêlé aux ingénieurs, aux équipes de direction, j’ai appris à convaincre avec les vérités avérées plutôt qu’avec des opinions sans fondement réel. Les escales que j’ai visitées aux quatre coins du monde m’ont enseigné comme elles pouvaient être diverses d’un secteur à l’autre.
Simultanément, dans l’extrême nord du Cameroun, j’ai tenté de convaincre des hommes d’affaire de créer leur propre compagnie aérienne pour désenclaver la région. Ils n’étaient pas tous encore mûrs pour cette idée qu’ils accepteront certainement bientôt. Combien d’initiatives sans succès m’ont ouvert les yeux sur les embuscades dressées sur mon chemin !
Quels sont vos hobbies ?
J’aime la musique classique (elle inclut les musiques de film) J’aime Mozart et Verdi, mais aussi la musique zaïroise. J’aime partager l’eau trop abondante qui ruisselle à Douala et partager la sècheresse excessive de Maroua. Je vis bien dans la chaleur brûlante du Tibesti, mais je supporte aussi le froid polaire de l’extrême Nord. Mon goût pour l’ethnologie me pousse à admirer l’art ancestral africain autant que les sculptures grecques. J’ai pratiqué la peinture lorsque les temps libres m’en offraient l’opportunité. Je pratique l’écriture ; de cela nous reparlerons dans quelques semaines après la parution prochaine de mon premier ouvrage littéraire chez un éditeur parisien. Ma faiblesse réside dans ma difficulté à maîtriser les langues. Je ne connaîtrai jamais les deux cents dialectes camerounais, mais, c’est promis, je raconterai les histoires de votre pays.
Propos recueillis par Beaugas-Orain Djoyum





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