Pour le socio politologue, les élites rédigent des memoranda pour promouvoir leurs propres intérêts de carrière et de pouvoir.
Quelle lecture faites-vous des différents memoranda qui s’observent au Cameroun ?
La production des memoranda est devenu une forme particulièrement mobilisée d’actions et de revendications. Ces memoranda sont des actes d’expression utilisés par certains groupes de pouvoir et de pression afin de se faire entendre par les autorités politiques et administratives.
Ces memoranda sont-ils l’expression des populations ou alors l’expression d’un groupuscule de personnes ?
La logique qui commande la rédaction de ces memoranda est une logique de l’auto investiture et de l’auto proclamation. Cela veut concrètement dire que ceux qui les confectionnent se positionnent comme des portes parole d’une communauté donnée, sans pour autant que cette communauté les ai préalablement investi.
Pourquoi ces élites, une fois nommées après les memoranda, ne participent pas au développement de leur région en réalisant une partie des manquements qu’ils ont eux-mêmes dénoncés par le passé ?
Le problème en réalité est dans la motivation qui commande la rédaction de ces memoranda. En fait, rien ne dit qu’au-delà de l’affichage, la proclamation de la volonté de revendiquer le développement de sa communauté locale ou régionale est motivation sincère. Il se peut simplement que nombre des rédacteurs de ces memoranda utilisent cette forme de mobilisation épistolaire pour promouvoir leurs propres intérêts de carrière et de pouvoir.
Peut-on s’attendre à des memoranda des populations à l’endroit de leurs élites pour réclamer le développement de leurs régions ?
La forme de mobilisation qu’est le mémorandum est une forme qui requiert un certain nombre de compétences lettrées. C’est pour cela que c’est une forme qui est sollicitée par des personnes qui ont des compétences et des dispositions élitaires. On voit donc mal comment les populations pourraient rédiger un mémorandum sans qu’elles-mêmes soient en quelque sorte instrumentalisées par certains acteurs qui se proclameraient porte parole de ces populations et se distingueraient des élites censées représenter les mêmes populations.
A votre avis, pourquoi le président de la République cède à ces memoranda ? On l’a vu avec le récent mémorandum du Grand Nord.
Si le président de la République, Paul Biya, a fait droit à certains nombres de demandes et pressions manifestées par les élites du Grand Nord à l’occasion de la rédaction de certains memoranda, c’est parce que sur le plan politique il se positionne lui-même comme le maître du clientélisme politique telle qu’il est conduit par la coalition au pouvoir. En tant qu’entrepreneur politique qui contrôle la coalition au pouvoir, le président entend ainsi répondre aux appels d’une bonne partie de ses compagnons et obligés.
Dans un Etat qui se veut unitaire doit-il avoir des memoranda des élites des différentes parties du pays ?
Le problème n’est pas dans le fait que telle ou telle élite se proclame porte parole d’une communauté régionale en rédigeant un mémorandum adressé aux autorités gouvernantes. Il est en réalité dans le fait que le système a constitué une forme de change politique clientéliste avec l’équilibre régionale. C’est cette forme d’échange clientéliste qui, aujourd’hui, arrive à une espèce de saturation, parce que les élites multiplient les demandes clientélistes que l’Etat central n’est pas nécessairement en mesure de toujours satisfaire.
D’un autre point de vue les memoranda posent en réalité la question de la structuration politique du Cameroun et montrent qu’en delà d’un affichage juridique, qui fait du Cameroun un Etat unitaire décentralisé, les mécanismes essentiels et principaux de pouvoir restent des mécanismes extrêmement centralisés. Voilà pourquoi l’essentiel de ces memoranda sont adressés au président de la République. Parce que les acteurs qui les confectionnent savent qu’il occupe la principale position de pouvoir dans le système étatique.
Peut-on donc dire que le Cameroun n’est pas vraiment unis ?
Le problème posé est celui de la gestion de la diversité nationalitaire dans un Etat unitaire national confronté à la pluralité des groupes communautaires. Autrement dit, le Cameroun est obligé de gérer en même temps les impératifs de l’unité politique et de la diversité socioculturelle.
Propos recueillis par Beaugas-Orain Djoyum




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