
L’ex-directeur général de Camair Co revient sur les circonstances de sa nomination, de sa démission et les pressions du Conseil d’administration.
Sur sa nomination
« Il y a longtemps que je suivais les péripéties de la compagnie aérienne CAMAIR lorsque l’un de mes amis camerounais, avec qui j’envisageais une coopération, m’appelle alors que je me rendais par la route à Montpellier pour effectuer un vol de sortie de chantier ATR (Agence de transport régional, Ndlr).
En urgence, je devais envoyer mon C.V. à l’une de ses amies américaines d’origine camerounaise. Elle recherchait un directeur général pour la future CAMAIR Co. Il savait que mon profil convenait parfaitement. Ensemble, ils avaient conclu que ma connaissance des mentalités d’Afrique centrale, que mes compétences techniques démontrées dans l’élaboration de business plans pour de nouvelles compagnies aériennes régionales et que mon expérience de pilote d’essais expérimental chez ATR et AIRBUS donnaient à ma personnalité un avantage significatif.
Rapidement, Madame B.T, directrice du projet de gestion de la future compagnie nationale camerounaise, m’a donné rendez-vous pour que nous puissions faire connaissance avant qu’elle n’arrête définitivement son choix. Je me suis rendu à Paris et elle est venue de Chicago où elle réside. Là, elle m’a expliqué son projet, elle m’a dévoilé son business plan pour que je puisse m’en imprégner ensuite. Dans les jours suivants, elle a confirmé que son choix final se portait sur moi et qu’elle avait rejeté les candidatures proposées par le gouvernement camerounais : elle ne leur faisait aucune confiance ».
J’étais flatté sans être surpris : d’origine camerounaise, elle était consciente de la corruption potentielle que portaient beaucoup de ces candidats.
Sur la convention Cameroun/Lion aviation group
« Madame B.T. poursuivait alors la rédaction d’une convention de gestion entre le groupe qu’elle dirigeait et le gouvernement camerounais. A Paris, dans un cabinet d’avocat, cette convention fut enfin signée par les deux parties. Il appartenait ensuite au président de la République du Cameroun de nommer le Conseil d’administration et le directeur général.
Avoir signé la convention conduisait naturellement à nommer le DG proposé par le groupe de gestion américain. Le temps africain n’est pas le même que celui des pays occidentaux : bien des discussions internes et bien des débats devraient être tranchés à Yaoundé. Nommer des étrangers à la tête d’une compagnie phare nationale ne flatte pas l’amour propre des dirigeants d’une nation, même si cela s’avère une nécessité vitale.
Plusieurs ministres durent se résoudre à la décision finale : ils avaient conduit Camair à la faillite, le chef de l’Etat leur retirerait la gestion de Camair Co, l’enfant né de la nécessaire restructuration. Cela était difficile à avaler pour plusieurs d’entre eux et ils avaient l’intention de se battre pour ne pas perdre une importante source de revenus inavouables.
Le train administratif de l’état était en route, le Conseil d’Administration était nommé le 29 décembre 2008 et il entérinait ma nomination le 30 décembre de cette même fin d’année ».
Sur son contrat de travail
« Informé du décret présidentiel, j’ai pris mon billet d’avion pour venir sur place faire un état des lieux dès le début du mois de janvier. Madame B.T. et son principal associé m’accompagnèrent naturellement : leur groupe avait une convention de gestion de cette nouvelle compagnie aérienne. Ce sont eux qui devaient me proposer un contrat de travail que j’attendais encore. Il faut faire confiance à son futur employeur et savoir attendre que la parole donnée soit respectée.
A Yaoundé, nous avons été convoqués par l’un et l’autre des ministères concernés. Ensemble, nous avons fait la connaissance des responsables de l’Etat concernés par le projet qui allait se développer.
Au ministère des Finances, j’ai ressenti une impression désagréable : après les présentations d’usage, dans une ambiance froide, le ministre a demandé aux représentants du groupe américain où étaient les investissements de leur part. Puis la séance fut close ».
Sur la convention
« Le lendemain, invités à nous rendre au bureau du conseil d’administration, une seconde douche froide nous attendait : le président souhaitait me recevoir seul, sans les membres du groupe américain qu’il a laissé attendre pendant une heure dans une salle isolée. En présence des trois autres membres du conseil, il m’a annoncé froidement qu’il ne connaissait pas la convention, qu’il n’en avait pas entendu parler et qu’il me dissociait totalement de ces Américains qui m’avaient amené à eux. Il souhaitait que, seul, je m’approprie la gestion de la future compagnie. Ensuite, le conseil m’a demandé de lui fournir un chronogramme de mise en place, un organigramme de la compagnie aérienne et de refaire le business plan que le gouvernement avait précédemment accepté. A aucun instant, ils ne m’ont proposé des moyens matériels pour accomplir ma tâche, mais ils étaient prêts à m’adjoindre plusieurs de leurs amis réputés capables de m’épauler.
J’ai pris bonne note de leurs exigences et j’ai rendu compte à Madame B.T., la directrice du groupe de gestion américain.
Ce refus de la convention signée six mois plus tôt cassait l’organisation envisagée de notre côté. Le Premier ministre et le ministre de l’Economie furent alertés et firent une enquête immédiate : le ministre des Transports en charge du dossier avait subtilisé la dernière page de la convention, celle où figuraient les signatures. Il n’y avait donc officiellement aucune convention signée entre les deux parties. Ce ministre faisait fi des témoins de la signature de l’accord préliminaire.
De retour à Toulouse, Madame B.T. m’envoya finalement mon contrat de travail. Je me suis mis activement en quête d’avions correspondant au business plan initial que je repris pour l’adapter aux dernières conditions économiques. J’ai repris contact avec Air France au nom de CAMAIR Co. en vue de préparer des conventions d’assistance sur l’aéroport de Paris CDG. Ce travail fut poussé assez loin pour pouvoir envisager un « code share » dès que notre compagnie serait opérationnelle. Un travail était également en cours pour envisager la requalification des équipages de l’ex-CAMAIR en chômage technique depuis plus d’un an ».
Sur la pression du Conseil d’administration
« Inquiet de ne plus me voir à sa botte dans un hôtel à Yaoundé, le directeur du conseil d’administration m’enjoignit de rentrer à Yaoundé sous prétexte d’une installation officielle dans mes fonctions par le ministre des Transports (celui-là même qui avait fait disparaître la dernière page de la convention de gestion). J’ai donc acheté à mes frais un aller-retour pour la capitale camerounaise. Je me suis installé à l’hôtel et j’ai attendu que l’on me convoque le jour prévu. J’avais été informé par des sources parallèles que ce ministre était absent de la ville, je ne fus donc pas surpris de n’être appelé par personne. Il en fut de même le lendemain. Le troisième jour, au milieu de la matinée, je reçus finalement une nouvelle convocation pour me rendre chez le président du conseil d’administration pour midi précise.
Une nouvelle fois, accompagné des trois membres de son conseil, il me reçut seul. Dans la salle où je venais d’attendre en présence de ces trois membres, l’un d’entre eux, en me pointant du doigt, s’était montré agressif et menaçant à mon égard : je devais me tenir à carreaux et suivre strictement les instructions qu’ils me donneraient. Poli et habitué à un sang froid qui permet de surpasser les situations hostiles, j’avais attendu qu’il vide son sac. Je devais savoir tout ce qu’il avait sur le cœur. L’occasion de mieux connaître son ressentiment à mon égard ne devait pas être gâchée.
Au début de cette réunion le président s’était d’abord montré calme, poli et bien disposé. Mais, il ne pouvait pas se forcer longtemps à cacher ses désirs. A sa demande j’ai tenté de lui expliquer que pour démarrer une compagnie aérienne, il fallait en premier s’assurer que l’on disposerait des avions les plus avantageux. J’ai tenté de lui expliquer ce qu’étaient les critères économiques et financiers qui devaient guider ma démarche.
Mais déjà, il ne m’écoutait plus, il avait décroché sur ces aspects trop techniques pour lui. Une seule chose l’intéressait : m’adjoindre des personnes de son bord, ouvrir un compte au nom de la compagnie, me dicter mon travail. Encore une fois, il fallait un éternel chronogramme (comme si tout pouvait être chronologiquement prévu à l’avance) ; peu importaient les avions à venir. Il fallait que je refasse le business plan qu’il n’avait sans doute pas compris, il fallait que j’établisse un budget (sans avoir identifié le type ni le nombre d’avions à mettre en place).
Cette conversation stérile commençait à s’éterniser. Après deux heures irréelles, j’ai décidé de ne plus tenter de leur expliquer ce qu’ils ne voulaient pas entendre. Nous étions jeudi et ils voulaient les résultats pour le lundi suivant, ce qui prouvait un peu plus leur totale incompétence. J’ai repoussé ce rendez-vous inutile au jeudi suivant, cela me donnerait le temps de la réflexion.
Ma décision était déjà prise lorsque j’ai enfin quitté ce ministère. Je rentrerai ce soir même à Toulouse. J’attendrai jeudi matin pour annuler le rendez-vous de l’après-midi : ces gens là ne méritaient pas plus de considération. Ce délai fut mis à profit pour obtenir plus de détails sur le fonctionnement de l’ancienne CAMAIR : j’ai découvert que les anciens dirigeants avaient loué leurs derniers avions à un tarif plus de deux fois supérieur au prix du marché. Ceci m’a ouvert les yeux sur le niveau de corruption auquel s’étaient accoutumés les gestionnaires successifs. D’autres informations corroboraient largement mes suppositions ».
Sur sa visite à la Primature et sa démission
« Je ne voulais pas abandonner sur un coup de tête les Camerounais qui comptaient sur moi pour voir revivre leur fierté nationale. J’attendais un signe qui ne venait pas. Au contraire, le dispositif mis en place pour briser ma volonté anti-corruption se précisait. Cette fois-ci j’étais convoqué chez le secrétaire d’état auprès du Premier ministre pour rendre des comptes.
C’était un comble : sans salaire, j’avais payé tous mes voyages, j’avais payé tous mes séjours à l’hôtel, je ne disposais d’aucun bureau provisoire, je ne disposais que de mon ordinateur personnel et je payais mes communications et il me fallait rendre compte auprès de l’autorité locale de mon insoumission à ce conseil d’administration transformé pour l’occasion en conseil de surveillance. Il m’avait demandé où je logeais, où je me déplaçais au jour le jour, il ne souhaitait pas que je rencontre mes interlocuteurs commerciaux sans être accompagné par l’un ou l’autre d’entre eux.
Le matin du jour de la réunion avec ce dernier secrétaire d’état, sans doute intéressé lui aussi à conserver des revenus occultes, j’ai transmis ma lettre de démission au ministre de l’Economie chargé du projet Camair Co. Ce dernier s’était engagé à me rembourser mon dernier billet d’avion et ma dernière note de frais d’hôtel, il a tenu sa parole. Je lui en suis reconnaissant.
Un émissaire du Premier ministre avait été chargé de me renouveler sa confiance totale et son estime. Cela ne pouvait pas modifier mon opinion sur les possibilités de travail au sein de ces ministères.
Madame B.T. pouvait renégocier sa convention camerounaise, cette fois je ne serai plus impliqué. D’autres pays voisins plus pauvres que le Cameroun peuvent compter sur mon aide, je suis libre ».
Propos recueillis par e-mail par Beaugas-Orain Djoyum





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